Journalisme et société numérique

le-lieu-uniqueHuma-café® numéro 122 vendredi  15 juin 2018, à 18h, au Lieu Unique (Foyer haut). Rencontre avec Jean-Emmanuel Ducoin, animée par Vincent Magré.

Beaucoup de journaux sont passés à la version en ligne : mais y ont-ils gardé leur âme ? Sur le Net, ils ont en effet développé des méthodes nouvelles dans l’élaboration et dans la circulation de l’information, méthodes issues de l’industrie de la communication, d’une part, et des pratiques des internautes, d’autre part, dont les chaînes de télévision s’arrachent les vidéos prises en direct au seul motif qu’elles ont été captées au bon moment. Informer, vous avez dit ? Oui, mais quand la Com’ fait son lobbying et que les seules sources sont des cabinets d’experts ? Quand il faut livrer vite, privilégier le direct, sans ce recul qui fait tout le journalisme ? Quand l’argent se fait rare ? Peu de journaux, papier ou numériques, sont capables de faire entendre une voix qui nous permette de débattre. Internet, pourtant, pourrait offrir des possibilités énormes à la presse écrite. Pour le moment, il les vend, cher.

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Chef adjoint du service politique-économie-social de L’Humanité en 1997, J-E Ducoin est nommé rédacteur en chef exécutif, en 1999, et devient l’un des deux rédacteurs en chef, avec Pierre Laurent, chargés de rénover le journal de Jean Jaurès, avec l’ambition de « remettre l’écrit au centre du journal ». Depuis 2003, il publie un bloc-notes hebdomadaire. En mars 2006, il lance les pages « L’Humanité des débats », qui connaissent un grand succès auprès des lecteurs. Il est également l’auteur d’un blog intitulé « La roue tourne ». Il est secrétaire national de la Société des Amis de L’Humanité.

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Lu dans L’Humanité : « La dette, outil d’asservissement. »

Par Marie-Laure Coulmin-Koutsaftis, Jeudi 7 Décembre 2017.

Éric Toussaint, Le Système Dette, Les Liens qui libèrent, 220 pages, 19,50 euros

le systeme detteLe Système Dette

Dès le XIXe siècle, les puissances du Nord ont condamné les jeunes États endettés à un sous-développement endémique en imposant des traités de libre-échange à l’Amérique latine, l’Égypte ou la Turquie, en instaurant des commissions du remboursement de la dette en Turquie, en Tunisie et en Grèce, au détriment des productions nationales. Complices, les élites locales se sont enrichies par l’achat d’obligations souveraines dévaluées, tout en favorisant l’endettement extérieur plutôt que de contribuer par l’impôt. Les grandes puissances soutiennent alors des régimes locaux corrompus et coercitifs pour dégager les excédents destinés au remboursement. Impôts, récoltes confisquées, monopoles à bas prix sur les matières premières et les produits de première nécessité imposent aux peuples saignés à blanc une véritable servitude par la dette, au moyen de « plans d’ajustement ». Une méthode reprise plus tard par le FMI et la Banque mondiale.

Devant les cessations de paiement dues à ces politiques prédatrices, les grandes puissances ont mené des guerres de conquête en prétextant le remboursement des emprunts souverains dû à leurs banquiers privés. Ainsi, le « Système Dette » se révèle comme la clé de l’histoire des dominations et de l’impérialisme. Mais la dette sert aussi à exploiter la naïveté des peuples du Nord, avec l’aval de leurs dirigeants. L’emprunt russe réfuté dès 1918 par les Soviétiques a dégagé des profits au détriment des petits porteurs jusqu’en 1927. La collusion États-finance-médias a entraîné les peuples dans un cycle infernal de la dette et de la faillite, jusqu’aux deux conflits mondiaux du XXe siècle. De nos jours, dans le processus néocolonialiste de la mondialisation, la dette publique justifie l’aliénation des peuples périphériques et, désormais, des peuples du Nord par la destruction de l’État providence et la précarité qu’entraînent les mesures d’austérité budgétaire. Or, selon le théoricien de la dette odieuse Alexander Sack, une dette souveraine devient odieuse quand l’usage des fonds prêtés est contraire aux intérêts de la population de tout ou partie du territoire, et quand les créanciers en sont prévenus, les répudiations menées par les États-Unis, le Portugal et l’URSS en établissent la jurisprudence. Toussaint démontre le caractère odieux des dettes contractées dans le cadre de « plans d’aide » et conditionnées par des politiques d’ajustement structurel, en Afrique ou en Grèce, qui bafouent les droits humains élémentaires et le droit international sur les traités. Enfin, le livre décrit les annulations unilatérales de dette en insistant sur les répudiations victorieuses : l’URSS, le Mexique, Cuba sont sortis de la spirale d’endettement et ont retrouvé le contrôle de leur politique en accédant très vite à l’emprunt souverain. Au passage, les « démocraties occidentales » et les organismes internationaux qu’elles ont mis en place, Banque mondiale, OCDE et FMI, se révèlent directement liés aux grands organismes financiers privés.

Accessible au grand public, cet ouvrage éclaire l’histoire des pays de la périphérie à la lumière de l’exploitation de leurs dettes extérieures par les puissances occidentales alliées au capitalisme financier.

À propos de la Grèce

le-lieu-uniqueHuma-café® numéro 121 vendredi  18 mai 2018, à 18h, au Lieu Unique (Foyer haut). Rencontre avec Marie-Laure Coulmin-Koutsaftis, animée par Vincent Charbonnier.

La Grèce est riche, depuis les années 40, d’une impressionnante collection de baillons et de menottes  : des allemandes, des anglaises, des russes… Elles soumirent les Grecs, quand ceux-ci n’étaient pas en guerre entre eux. Trois guerres civiles  ! Les tigres se sont disputé férocement cette terre illustre à la croisée des routes commerciales les plus stratégiques dans ce coin de la planète. Aujourd’hui les méthodes ont changé. On associe les victimes à leur destin de victimes. Il faut qu’elles signent des accords et qu’elles engagent elles-mêmes bien des sacrifices. Pour entrer dans l’Union Européenne, la Grèce a dû encore se soumettre à l’austérité imposée par le FMI et tous les créanciers. La dette est lourde, très lourde, trop lourde. En 2015, la résistance s’organise et parvient à créer une Commission pour la Vérité sur la dette publique grecque au parlement. Ses conclusions, très dérangeantes, sont enterrées, et Alexis Tsipras doit courber la tête. Où en est le pays aujourd’hui  ? Des menottes au garrot financier, qu’a-t-il gagné  ? Que peut-il espérer encore  ? Et nous tous, qui suivons son exemple  ?

MLCK

Notre invitée : Marie-Laure Coulmin-Koutsaftis vit et travaille en Grèce. Elle a intégré, en janvier 2018, l’équipe des permanents du CADTM – Comité pour l’Abolition des Dettes Illégitimes, anciennement Comité pour l’annulation des Dettes du Tiers-Monde. Elle est aussi journaliste à L’Humanité.

Égalité F/H et Management

le-lieu-uniqueHuma-café® numéro 120 vendredi 20 avril 2018, à 18h, au Lieu Unique (Foyer haut). Rencontre avec Sophie Binet, animée par Vincent Charbonnier.

 Dans la multitude des données objectives sur les rapports d’inégalité femmes-hommes au travail, nous en citerons deux, largement significatives : 26% d’écart moyen dans les rémunérations entre les femmes et les hommes ; 82% des salarié·es à temps partiel sont des femmes. Il y a plus cependant. Ce sont les violences faites aux femmes dans le cadre professionnel, qui commencent à s’émanciper du boisseau sous lequel elles ont été tenues. À nouveau, deux chiffres pour l’illustrer : 20% des femmes victimes de harcèlement sexuel au travail et 170 viols ou tentatives de viol par jour dont 8 sur le lieu de travail. Ces chiffres, tout à fait officiels, sont issus d’une enquête du ministère du travail. Depuis l’« affaire Weinstein » aux USA, la sphère publique et médiatique bruisse d’un mouvement inédit de dénonciation des violences sexuelles et sexistes à l’encontre des femmes avec le hashtag #MeToo. Le mouvement syndical s’est également emparé de la question. La CGT vient notamment de lancer un site internet sur la question (http://www.egalite-professionnelle.cgt.fr/). Nous en débattons avec Sophie Binet.

s binetNotre invitée : Sophie Binet est dirigeante confédérale de la CGT, où elle est chargée de l’égalité femmes/hommes. Elle est aussi co-secrétaire générale de l’UGICT-CGT, qui intervient notamment sur le droit à la déconnexion, les lanceurs d’alerte et le management. Elle est conseillère principale d’éducation et a exercé en lycée professionnel au Blanc Mesnil (93) et à Marseille

Lu dans L’Humanité : « Éducation. Parcoursup fait décoller le business de l’orientation scolaire. »

Par Laurent Mouloud, Mercredi 21 Mars 2018.

Lett56545.HRres de motivation, CV, attendus… Les nouvelles règles instaurées par la plate-forme d’accès à l’enseignement supérieur font le beurre des officines privées de « coaching scolaire ». Ce marché florissant, qui surfe sur l’angoisse et les promesses de sélection, menace l’égalité entre élèves.

«Vive Parcoursup ! » Stéphane Boiteux est ravi. Enchanté, même, de la nouvelle plate-forme d’accès à l’enseignement supérieur. Sur son compte Facebook, il ne tarit pas d’éloges. Parcoursup ? « C’est une démarche responsable et engageante », s’enflamme-t-il. Bien plus « réfléchie, sérieuse et argumentée » que son célèbre et décrié prédécesseur ­Admission postbac (APB). Un vrai plaidoyer. Il faut dire que Stéphane Boiteux ne cherche pas à rejoindre la fac. Lui n’est plus un lycéen en quête d’avenir. Mais le patron intéressé de Motivsup.fr, une de ces multiples officines privées de « coaching scolaire » qui promettent aux élèves de terminale de les guider vers la filière de leur rêve, moyennant finance. Chez Motivsup, on reste relativement modeste. Il vous en coûtera 49,90 euros pour obtenir un questionnaire d’auto­évaluation sur les « dix compétences clés identifiées par le World Economic Forum » et un entretien téléphonique avec un « expert ». Le résultat n’est pas garanti. Moins, en tout cas, que le chiffre d’affaires de Stéphane Boiteux et de tout le secteur du « conseil en orientation » qui fait son beurre des nouvelles règles d’entrée à l’université.

Un marché juteux et peu réglementé

Avec ses exigences et sa logique sélective, le portail Parcoursup, ouvert depuis mi-janvier, s’est révélé une aubaine pour ce marché florissant et peu réglementé qui surfe sur l’angoisse des familles. Fondatrice en 2009 de Tonavenir.net, Sophie Laborde-Balen assure que son activité a progressé ces dernières semaines « de 25 % à 30 % » par rapport à 2017. Studyrama, Diplomeo, Quiétude, Recto Versoi… Tous se frottent les mains également. « Clairement, les candidats sont inquiets de ne pas obtenir la formation qu’ils veulent », résume Clotilde du Mesnil, fondatrice de Cowin Coaching, pour expliquer cet afflux. Alors que les quelque 800 000 lycéens ont encore jusqu’au 31 mars pour compléter leur dossier d’inscription, les offres et communications criardes vont continuer d’envahir les réseaux sociaux et autres salons d’orientation…

Présents, pour la plupart, depuis des années sur le créneau, les acteurs privés ont, cette année, tiré un sacré profit des nouvelles règles qui accompagnent Parcoursup. En plus de formuler ses vœux, chaque élève doit désormais rédiger, pour toutes les formations demandées, y compris universitaires, une sorte de lettre de motivation (« projet de formation motivé ») et parfois un curriculum vitae, avec l’obligation de prouver qu’il répond aux « attendus » fixés par la filière visée. Des exigences dont peu de lycéens ont l’habitude. Et qui donnent à la procédure d’inscription des allures de compétition entre postulants, le tout sur fond d’universités aux capacités d’accueil incertaines.

40 % des jeunes orientés vers le privé

Les boîtes de « coaching » en ont fait illico un argument de vente. Et se proposent de « booster » les dossiers afin de mieux se « démarquer » de la concurrence de son voisin. À ce jeu-là, les tarifs et le grotesque marketing atteignent des sommets. Le site Tonavenir.net vend ainsi une « box cadeau dédiée à l’orientation scolaire », qui propose des formules allant de 250 à 620 euros… Mais son produit phare reste le « Pass sérénité ». Une « prise en charge totale » des inscriptions à Parcoursup, avec deux heures d’entretien, l’écriture des lettres de motivation et même la rédaction des vœux sur le portail, le tout pour… 560 euros. Le site va jusqu’à « garantir » l’inscription, tout en précisant, filou, qu’il ne s’agit pas là d’une garantie « au sens juridique du terme ».

D’autres acteurs du marché sont plus subtils pour grossir leur chiffre d’affaires. Prenez Study Advisor. Cette plate-forme Internet, créée en 2016, permet au lycéen d’avoir au téléphone un étudiant inscrit dans la filière qu’il vise, d’écouter les conseils éclairés de son aîné et d’obtenir, à la fin, une recommandation d’orientation. Le tout gratuitement. Où est l’embrouille ? Tout simplement dans la suggestion faite par l’étudiant. Study Advisor est rémunéré à chaque fois que le client, pardon, l’élève, est envoyé vers un établissement privé avec lequel a été conclu, au préalable, un partenariat. Devinez quoi ? 40 % des quelque 40 000 jeunes orientés par cette plate-forme en vogue ont atterri dans le privé, qui ne pèse normalement que 18 % au niveau national…

Autant de pratiques dénoncées par le Syndicat général des lycéens (SGL). « Toutes ces entreprises surfent sur le désespoir des parents et profitent de ce que ne fait pas ou mal l’éducation nationale », déplore Thomas Le Corre, porte-parole de l’organisation. Aujourd’hui, les centres d’information et d’orientation (CIO) ferment en nombre. Et chaque conseiller d’orientation-psychologue (Copsy) doit s’occuper en moyenne de 1 500 à 2 000 élèves. « On a calculé que cela représentait environ 5 minutes par élève au cours de sa scolarité, relève le jeune homme, lui-même en première ES à Chartres. Pour s’orienter dans l’enseignement supérieur et ses 13 000 formations, c’est pas top… »

« Il faut des moyens pour le service public »

Dans les faits, la mission d’orientation retombe sur les professeurs principaux. Officiellement, cette aide est incluse dans les deux heures hebdomadaires « d’aide personnalisée », organisées en classe et principalement consacrées au soutien scolaire… « Ce n’est pas sérieux, les profs principaux ne sont pas formés pour ça, relève Claire Jaboulay, la présidente de l’Union nationale des lycéens (UNL). Ils n’ont pas le temps et ne peuvent pas connaître l’ensemble du système. Comment voulez-vous qu’un prof de philo vous aiguille si vous voulez faire de l’informatique ? Il faut absolument plus de moyens pour que le service public fasse enfin son boulot, avec notamment des Copsy qui interviennent dans les classes. »

En attendant, les heures d’entretien individuel et autres bilans personnalisés proposés par les officines privées apparaissent comme des solutions alléchantes pour les familles. Du moins, celles qui peuvent se le permettre. Sans surprise, les clients du coaching scolaire sont en majorité des jeunes dont les parents sont cadres du secteur privé. Le creusement des inégalités a la part belle. Quant aux boîtes de soutien privé, elles ont toutes les raisons de croire en l’avenir. « Avec Parcoursup, mais aussi la future réforme du lycée, on est dans un système de moins en moins lisible et de plus en plus tourné vers la compétition scolaire entre élèves, analyse Erwan Lehoux, membre de l’institut de recherche de la FSU et auteur de Payer pour réussir ? (1). Si le service public ne remplit pas son rôle dans l’orientation et l’accompagnement, il est clair que l’argent apparaîtra comme un facteur de plus en plus crucial pour accéder à des conseils éclairés et faire les bons choix. »

Un marché privé encouragé par l’État

Une perspective qui ne semble pas tournebouler outre mesure le gouvernement. Face à l’explosion de ce marché privé de l’orientation, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche envisage de créer un label « pour aider les familles à y voir plus clair ». Label qui garantit la gratuité de la prestation et le but non lucratif de l’entreprise. Pour l’instant, seuls deux plates-formes ont été retenues (Inspire et Les cordées de la réussite). Bref, pas de quoi inquiéter la multitude de start-up qui arpentent, avec plus ou moins de compétences, ce nouvel eldorado. Au contraire. Loin d’être régulé, le marché privé du soutien scolaire est encouragé – et subventionné – par l’État. Depuis 2006, le recours à ces entreprises, dont l’activité est assimilée à la catégorie des « tâches ménagères ou familiales », donne droit à un crédit d’impôt égal à 50 % des sommes engagées. Le taux de TVA est également réduit à 10 %. En clair, rien n’est fait pour calmer les ardeurs des vendeurs d’orientation scolaire. Et peu de chance de voir l’exécutif s’atteler sérieusement au problème. « Au fond, décrypte Erwan Lehoux, le développement de ce secteur colle bien à la philosophie néolibérale et individualiste de ce gouvernement qui voudrait que chaque élève soit “entrepreneur de sa vie”, qu’il construise, dès la fin du collège, son parcours dans une optique utilitariste qui serve le marché. » En attendant, c’est le business des coachs qui est bien servi.

(1) Payer pour réussir ? Le marché du soutien scolaire. Erwan Lehoux. Éditions Syllepse, 7 euros.

Lu dans L’Humanité :

Un Code du travail quatre fois plus court mais bien plus costaud

Stéphane Guérard
Jeudi 16 Mars 2017
Manifestation contre le projet de loi El Khomri. Photo : Jean-Sébastien Evrard/AFP

Manifestation contre le projet de loi El Khomri. Photo : Jean-Sébastien Evrard/AFP

 

On peut simplifier le Code du travail, le rendre à nouveau compréhensible par tous tout en musclant les droits des travailleurs. Un collectif d’universitaires le prouve en présentant hier sa Proposition de Code du travail, qui sera en librairie mercredi prochain.

Il a tout d’un Code juridique habituel. La même couleur rouge de la couverture. Le même éditeur que celui qui s’est fait une spécialité de publier ce genre d’ouvrages. Pourtant, le Code du travail revu et simplifié façon progressiste par le Groupe de recherche pour un autre Code du travail (GR-PAct), présente une différence de poids avec l’actuel texte de référence : sa taille. « Le nôtre est quatre fois plus court que celui qu’il remplace. Il est à peine plus long que la seule loi travail de 2016 », s’amuse Emmanuel Dockès.

Le professeur en droit du travail à Paris-Ouest Nanterre, coordonnateur des travaux des vingt-trois universitaires venus des quatre coins des facultés pour plancher sur le sujet, explique la philosophie qui a présidé à leurs travaux. « Notre proposition de Code du travail vise à démontrer que la pente que nous avons suivie depuis trente ans – une complexification de plus en plus grande du droit de travail devenu illisible, pour des protections qui s’effritent toujours plus dans un texte élimé – n’est pas une fatalité. Il est possible de bâtir un Code plus simple qui ne soit pas pour autant destructeur, mais au contraire vise à reconstruire des protections. »

Un Code qui a pris de l’embonpoint au fil d’ajouts d’exceptions sans fin

De simplification il y a grand besoin. Sur cet aspect, le GR-Pact partage le même point de vue que les rapports Combrexelle de 2015 ou Badinter de début 2016, qui ont mené à la loi El Khomri. L’ironie de l’histoire s’arrête là. « L’actuel Code est complexe non seulement parce qu’il a été mal rédigé au fil des années, mais à chacun des ajouts s’est additionnée une pluie d’exceptions, parfois contradictoires entre elles. Résultat : plus personne en France n’en a une connaissance claire. Et la dernière loi travail a rendu l’architecture encore plus compliquée », déplore Emmanuel Dockès.

Dans la méthode, quasiment aucun « copier-coller » du Code actuel n’a été possible pour abonder la refonte. Tout a dû être redéfini en prenant en compte les évolutions du travail. Pour autant le groupe de recherche, d’obédiences politiques diverses, n’a pas versé dans le grand soir social. Pas question par exemple pour ce collectif d’élargir les droits à l’assurance-chômage en cas de démission, ni de fixer une durée légale à 32 heures, comme le revendique la CGT, consultée comme les principales organisations syndicales. La nouvelle version du texte reste réaliste par rapport à l’état actuel des relations sociales… en attendant les résultats des prochaines élections.

La voie de la simplification guide cependant d’elle-même vers de nouvelles protections. La première d’entre elle passe par la remise à l’endroit de la hiérarchie des normes, envoyée cul par-dessus tête par la loi travail de 2016. « La loi doit constituer le socle des droits des salariés », pose d’emblée Carole Giraudet. Le nouveau Code se fonde sur le «principe de faveur ». « L’accord collectif (de branche, de secteur d’activité ou d’entreprise – NDLR) ne peut pas écarter les règles fixées par la loi. Des exceptions légales sont cependant prévues. Il faut alors des contreparties permises par la loi. Par exemple, l’annualisation du temps de travail en échange de l’adoption des 32 heures par semaine », explique cette universitaire à Lyon-II.

Au fil des années, le Code du travail a pris de l’embonpoint à force d’apparition de contrats de travail différents. Le GR-Pact siffle la fin du contrat à durée déterminée, l’indéterminé devenant la règle. Pour prendre en compte la temporalité d’une tâche ou d’une mission, une clause de limitation dans le temps peut y être inscrite. Mais à échéance de cette période, l’employeur a l’obligation de trouver un reclassement. Le salarié peut aussi effectuer un recours si cette clause de durée initiale n’a plus de justification. « Notre logique est différente de celle du contrat unique porté par le Medef. Dans ce cadre, l’employeur ne serait plus tenu de justifier un licenciement. Il ne devrait verser qu’une indemnité en fonction de l’ancienneté du salarié », souligne Julien Icard (université de Valenciennes).

Contrat et durée de travail : Pierre Gattaz et le Medef seront déçus…

Les scénarios du GR-Pact se situent de fait à mille lieues des espérances de Pierre Gattaz. Ainsi, le Code revu et corrigé frappe de nullité tout licenciement injustifié, sous peine d’indemnisations aggravées. Quant aux instances représentatives du personnel, elles trouvent de nouvelles prérogatives, comme l’audition annuelle de l’actionnaire principal, vrai détenteur du pouvoir, ou le droit de retrait du nouveau « comité de santé, de sécurité et des conditions de travail » (CSCT), en cas de conditions de travail dangereuses pour la santé des salariés.

Et comme ce projet de Code n’est pas hors-sol, les évolutions du monde du travail et de la société n’y sont pas oubliées. D’un côté, deux nouvelles catégories de travailleurs («autonomes » et « externalisés ») sont dévolues aux salariés isolés ou « ubérisés » afin qu’ils échappent à la précarité de leur statut. De l’autre, pour faire face à l’empiétement du temps de travail sur le temps personnel, la notion de « temps libre » est reconnue par le nouveau Code. Elle additionne temps de repos, droit effectif à la déconnexion et droit à la prévisibilité de l’emploi du temps.

« Notre Code n’est en rien définitif. C’est une bonne base de discussion », sourit Emmanuel Dockès. Aux candidats de s’en emparer.

 

Un autre Code du Travail, c’est possible !

le-lieu-uniqueHuma-café® numéro 118 vendredi 23 février 2018, à 18h, au Lieu Unique (Foyer haut). Rencontre avec Franck Héas, animée par Dominique Landais.

Trop long, trop technique, le Code du travail doit être repensé. La réforme est lancée, par ordonnances, dialogue social en berne. Il y a pourtant débat, et même négociations. Pour l’entreprise, le travail est souvent d’abord un coût, et la protection, la santé, la sécurité des salariés, l’amélioration de leurs conditions de travail, les procédures et indemnités de licenciement, par exemple, seraient autant d’entraves à la compétitivité sur les marchés, au droit de s’enrichir. Quant aux budgets publics exigés par l’ancien code, la crise, que voulez-vous… la crise ! Réformer, donc, pour plus de flexibilité et à un moindre coût…

Une autre voix se fait heureusement entendre. Au printemps dernier, le Groupe de Recherche pour un Autre Code du Travail (Gr-pact) publiait ses conclusions. On y entend que le travail n’est pas seulement engagé dans la réussite de l’entreprise, mais dans le corps social tout entier et qu’on peut aussi l’organiser pour qu’on puisse en vivre, le partager, le perfectionner, le garantir…

code-travailNotre invité : Corédacteur des propositions du Gr-pact, Franck Héas, Professeur des Universités en droit privé, est Premier Vice-doyen de la Faculté de droit et des sciences politiques de Nantes, membre de l’équipe de direction du Laboratoire Droit et Changement Social UMR-CNRS 6297, membre du comité scientifique du réseau international CIELO (Communauté pour la recherche et les études sur le travail et le champ professionnel), membre du comité scientifique de la revue Santé et Travail, membre du comité scientifique de la Revue internationale sur le travail et la société (Université du Québec, Canada).